Rencontre avec Fabien Abadie, fondateur de Resofit
LE MOMENT OU TOUT AURAIT PU S’ARRETER
Il avait 20 ans, un club de fitness entre les mains, et une fatigue qu’il ne partageait avec personne. Les semaines dépassaient les 70 heures, les responsabilités s’accumulaient, et la rentabilité ne suivait pas toujours.
De l’extérieur, tout semblait tenu.
À l’intérieur, une question revenait sans cesse, silencieuse mais insistante : jusqu’où peut-on encaisser avant de lâcher ? Un jour, le constat devient plus fort que l’habitude. Deux options apparaissent : arrêter… ou chercher une autre voie.
Direction Paris. 2 jours dans une salle remplie de gérants de clubs.
Même énergie. Même passion. Même épuisement. En rentrant, tout se recompose. Quelques mois plus tard, le nombre d’adhérents n’est plus le même. Le modèle a changé de trajectoire.
LE MARCHÉ : COMMENT A-T-IL EVOLUÉ ?
Pendant des décennies, ouvrir un club de fitness en France était simple : on ouvrait, et ça se remplissait. Pas besoin d'image de marque construite, pas d'expérience olfactive ni visuelle pensée, pas de stratégie d'acquisition. La passion suffisait, et la demande suivait.
Puis les grandes enseignes sont arrivées. Des milliers de clubs, une communication de masse, des tarifs imbattables. Et les indépendants, eux, se sont retrouvés à faire ce qu'ils font le mieux en cas de pression : tenir. Travailler plus. Serrer les dents.
Pourtant près de la moitié des clubs de fitness en France sont encore des indépendants. Et à eux seuls, ils portent une autre vision du fitness. Un fitness humain, local, incarné, où le lien avec les adhérents reste au centre de l'expérience. Pour Fabien Abadie, préserver cette diversité est devenu un enjeu majeur. À travers Résofit, l'objectif est aussi de rendre ces clubs plus visibles, plus lisibles, pour qu'un Français qui cherche une salle puisse avoir une vision plus complète de tout ce qui existe.
Fabien Abadie connaît ce réflexe par cœur. Il l'a vécu. Et c'est précisément parce qu'il l'a vécu qu'il sait à quel point il est dangereux. "La résilience du gérant indépendant, c'est son plus grand atout et son plus grand blocage", explique-t-il. Parce qu'un passionné peut encaisser des années de galère sans demander de l'aide, sans remettre en question ce qu'il fait, convaincu qu'il finira bien par trouver seul.
LE VRAI POINT DE BASCULE : L’ISOLEMENT
Ce n'est pas la guerre des prix qui tue les indépendants en premier. C'est la solitude. Fabien Abadie l'affirme avec la conviction de quelqu'un qui y est passé : quand on reste isolé, on finit par imiter ce que fait le voisin. On baisse les tarifs pour coller aux low cost. On vend à 30, 35, 40 euros par mois. Et à ce moment-là, la partie est perdue, parce qu'elle se joue sur un terrain où les grandes enseignes ont structurellement l'avantage : le volume, la visibilité, les économies d'échelle.
Si un indépendant veut lutter contre un grand groupe sur la partie tarifaire, 95% d'entre eux vont couler dans les 5 à 10 prochaines années. Ce n'est pas une prédiction anxiogène, c'est un constat lucide, posé par un homme qui dirige aujourd'hui Resofit, un regroupement de clubs indépendants qu'il a construit brique par brique depuis plusieurs années.
RESOFIT : LA FORCE COLLECTIVE SANS EFFACER L'IDENTITÉ
Aujourd'hui, Resofit compte environ 200 clubs, tous arrivés par le bouche-à-oreille, sans une seule publicité payante. Le réseau n'ouvre ses portes que 3 fois par an, sur des périodes de 48 heures, après plusieurs mois d'échanges et de sélection. Ce n'est pas un abonnement qu'on souscrit en cliquant. C'est une intégration progressive, pensée pour que chaque gérant qui entre soit prêt à donner autant qu'à recevoir.
La peur de perdre leur identité en rejoignant un réseau, devenir un copier-coller d'un club voisin est précisément ce que le réseau cherche à contredire. Les clubs gardent leurs couleurs, leurs tarifs, leur ADN. Ce qui change, c'est leur capacité à accéder à des ressources qu'ils ne pourraient jamais s'offrir seuls : une centrale d'achat, des formations pointues, des visios stratégiques, un site national à fort trafic.
La concurrence entre clubs du même réseau ? Elle existe, parfois. Mais Fabien la place dans une perspective plus large : en France, seulement 10% de la population pratique le fitness. Dans d'autres pays, c'est plus du double. "Le soleil se lève pour tout le monde, il faut juste mieux faire notre métier."
VOTRE VISION DU FITNESS
Si Fabien devait désigner un levier unique pour changer la trajectoire d'un club indépendant, ce serait celui-là : l'offre. Pas la communication, pas le matériel, pas l'espace. L'offre.
C'est la première pierre à poser. Et c'est aussi la plus difficile à soulever techniquement et psychologiquement.
Techniquement, parce que construire une offre solide implique de répondre à des dizaines de questions précises : pour quels clients ? Avec quelles conditions générales ? Comment gérer la transition pour les anciens adhérents ? Comment intégrer les bons biais cognitifs dans la proposition commerciale ?
Psychologiquement, parce que beaucoup de gérants voient une refonte tarifaire comme une décision définitive, risquée, potentiellement catastrophique. Et depuis qu'il accompagne des gérants dans ce travail au sein du réseau, il n'en a vu aucun faire marche arrière. Aucun. Parce que les résultats sont immédiats : meilleure rentabilité, équipe soulagée, gérant réaligné à ses valeurs.
Pour Fabien, le club performant de demain ressemblera à une marque locale forte, pas une enseigne générique, mais une identité précise, une cible définie, une communication cohérente de bout en bout. Les indépendants ont trop souvent construit au fil du temps sans vision claire, accumulant des visuels disparates, des messages qui s'adressent à tout le monde et donc à personne.
En France, trois mois après l'inscription, environ un tiers des adhérents d'un club moyen auraient déjà décroché, dans un club low cost, ce serait un sur deux. Cette lecture terrain est celle d'un homme passé par des centaines de clubs : une conviction forgée dans le concret. Et dans un club qui surveille ses KPI et qui décroche le téléphone quand quelqu'un n'est plus venu depuis 15 jours, ce chiffre s'effondrerait. Et avec lui, les problèmes de rentabilité.
Le recrutement suit la même logique : "Recrute sur l'humain avant la technique, parce que la technique s'acquiert, mais l'humain, on ne refait pas une éducation." En quinze ans, Fabien a embauché une quarantaine de personnes. Les premières années, c'était au feeling. Aujourd'hui, Resofit a un guide de recrutement construit à partir des meilleures pratiques de tous les secteurs.
POUR CONCLURE VOUS DIRIEZ QUOI ?
Fabien était un gamin timide qui n'osait pas demander une baguette de pain à la boulangerie. Un entraîneur de boxe l'a vu, l'a accompagné, et il est devenu champion du monde. Ce jour-là, sa vie a changé pas grâce à un accès à 40 € par mois, mais grâce à quelqu'un qui s'était engagé auprès de lui.
C'est ce flambeau que Fabien dit transmettre au quotidien. Et c'est celui qu'il demande à chaque indépendant de rallumer.
Se poser une heure. Se souvenir de pourquoi on est allé à la banque ce jour-là, avec ce dossier, avec ce projet. Ce qu'on voulait vraiment faire. Et comprendre que notre métier, ce n'est pas louer des accès dans un club : c'est transformer des vies.


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